
Sérieux, si tu souhaites te rendre à Orly en taxi, il faudrait peut-être envisager la solution du poney.
Je m'explique. Tout a commencé un beau matin (nuageux), c'est-à-dire ce matin, en proche banlieue parisienne. Une corse exilée, la frange gonflée par son shampoing de la veille, était toute excitée de prendre l'avion à 9h20 précisément pour retourner sur son île, afin de souhaiter l'anniversaire de sa maman chérie. Levée à 7h, elle prévoit d'appeler tranquillement les taxis vers 7h45.
Même qu'elle l'a déjà fait une dizaine de fois. Même que ça s'est toujours très bien passé.
Appel aux taxis, dont je ne citerai pas le nom, mais qui sont bleus. "Votre temps d'attente ne dépassera pas les cinq minutes." Mon iPhone et moi n'avons sûrement pas les mêmes notions temporelles qu'eux. Sept minutes. Huit minutes. Personne. Dilemme cornélien : Raccrocher et appeler une autre compagnie de taxis ? Attendre à nouveau que ce p***** de répondeur cesse enfin et qu'une âme charitable daigne enfin me répondre ?
Je raccroche. Taxi G7 : on me demande de composer le code postal sur mon téléphone. Je m'exécute. On m'indique dans la foulée qu'aucun taxi n'est disponible dans ce secteur.
Huit heures passées. Mon stress est à son paroxysme, avec une tension minimum de 19, j'en suis sûre. L'homme est dépassé par les évènements. Il décide d'appeler lui aussi les taxis qui sont tous bleus. Mais il n'a pas forcément plus de succès. Et puis, il aimerait bien que la girl ferme un peu sa gueule. Chouiner ne fera pas venir le taxi plus vite. Elle le sait bien, mais la panique est plus forte que tout.
Néanmoins, la girl s'accroche. Elle tente un ultime geste, le geste de ceux qui n'ont plus rien à perdre. Elle décide de rappeler les taxis qui n'ont a priori pas changé de couleur. "Votre temps d'attente ne dépassera pas les six minutes." Cette fois, te fous pas de moi, t'as intérêt à me passer quelqu'un.
Deux ou trois minutes supplémentaires défilent (logiquement). Une voix féminine non robotisée décroche enfin. Il s'avère que ce fut celle d'une pauvre dinde, mais ça, la girl ne le soupçonnait pas encore. Aussi heureuse que si j'avais trouvé des neurones dans la tête de Lio, je m'empresse de demander mon foutu taxi et de donner l'adresse. Toutefois, je précise bien que l'adresse exacte n'est pas accessible pour des voitures. Je ne manque donc pas de donner de plus amples détails sur l'endroit précis où pourra se garer le taxi, c'est-à-dire un croisement. Madame la future Dinde note. Puis, le répondeur s'enclenche. C'est normal. Il précise que la réservation a bien été enregistrée et ne doit pas tarder à donner le modèle de véhicule, ainsi que son temps d'arrivée estimé.
Sauf que dix minutes passent. Et toujours rien.
Je finis par descendre au fameux croisement. Le répondeur tourne toujours en boucle. Pas de taxi à l'horizon. Etant donné que j'étais partie sur une superbe lancée de guigne, j'ai présagé direct que le taxi ne viendrait pas. Huit heures et quart bien sonnées. P***** de taxi de m****.
Miracle, il y en a un qui passe sur la voie rapide. Je fais de grands gestes. Plus de place à la fierté, seul le miracle d'arriver à Orly en moins de quarante-cinq minutes compte. Et là, comme par hasard, le répondeur des taxis bleutés s'arrête après un quart d'heure d'attente. Voix de la dinde, et feinte du jour :
"Je n'ai pas trouvé avec votre adresse."
MAIS MA MAIN DANS TA GUEULE, OUI.
Je prends en otage le taxi trouvé par hasard. Il est libre. Alors que la dinde m'annonce qu'une Skoda de couleur blanche est (enfin) censée arriver dans 7 à 8 minutes, je lui annonce en retour que j'ai trouvé un taxi plus rapidement. Sauf que là, Robert (oui, appelons ainsi ce chauffeur qui était au demeurant jeune et athlétique) fait une troisième annonce battant à plates coutures les deux précédentes :
"Mais attention, je ne vais que dans Paris."
Est-ce utile de vous dire... que j'ai voulu alors stopper l'annulation de mon premier taxi par téléphone en beuglant un "Noooooooooooooon, attendez !!!!" à mon interlocutrice, mais que cette dernière s'est révélée être une dinde doublée d'une pu-te, car bien qu'ayant parfaitement entendu mon cri de désespoir, elle continua en disant rapidement "Votre taxi a bien été annulé, merciaurevoir", puis raccrocha dans la seconde qui suivit ? (Traduction du légèrement moins poli : "T'as voulu annuler, pauvre conne ? Même si c'est ma faute car j'ai bien merdé ? Bah ouais, mais je me suis vexée, demmerdes-toi maintenant, niark niark niark, comme je suis diabolique, mlklkhhjfsdfdglkmgh.").
Oui, non, je vous le dis ? Bah voilà.
Et là les gars, on laisse tomber sa fierté, son ego, sa dignité, ou que sais-je encore. On se met à poil au sens figuré. Si on est une fifille (tiens donc, je me sens un peu concernée), on joue à fond la carte de la petite chose perdue avec sa valise et paniquée à l'idée de louper son avion. On chouine, on fait les yeux du chat dans Shrek, on pense très fort Actor's studio, on s'agenouille en plein milieu de la voie rapide s'il le faut.
Robert accepte malgré tout. Il précise bien durant tout le chemin - c'est-à-dire au milieu des charmants bouchons - qu'il ne pourra sûrement pas aller jusqu'à Orly, que ce n'est pas parce qu'il ne veut pas mais parce qu'il ne peut pas, qu'il était censé finir à 7h, qu'il loue sa licence, que ce n'est pas son propre taxi, etc, etc. Je sais, Robert. J'entends bien, tu n'es pas un mauvais garçon. Après lui avoir fait un bref résumé de mes malheurs matinaux, je lui pose des questions bateaux. Depuis combien de temps fait-il le taxi, est-ce que cela lui plaît. Robert ne voulait même pas que je le paye, ou alors la moitié de sa course. Robert est cool.
Neuf heures moins le quart. (Oui, j'ai toujours l'avion à 9h20). Porte d'Orléans. Robert m'annonce gravement qu'il ne pourra vraiment pas me déposer à Orly et qu'il va le faire là, de suite, maintenant. "Mais je ne vous lâche pas en pleine nature hein, je vous dépose à un autre taxi." "Mais... s'il n'y a pas d'autre taxi, Robert ?" (Evidemment, le Robert était dans ma tête). "Bah au moins, je vous aurais rapproché...".
Certes. C'est un point de vue.
Au feu rouge, un taxi attend. Robert me demande de sortir et de bien vouloir lui demander si je peux permuter avec. Je m'exécute. Il est libre et peut dépasser le périphérique, LUI.
Adieu Robert, bonjour Bruce. Un gars très sympa. Je raconte à nouveau ma formidable épopée et lui explique que je suis censée arriver à l'aéroport à 9h grand maximum. Bien qu'ayant conscience de la difficulté de la mission demandée, Bruce se montre plutôt optimiste. Il releva le défi, et haut la main. Heureusement pour moi, la distance temporelle entre la Porte d'Orléans et ce foutu aéroport n'était que de 10 minutes environ.
8h58 : sol Orlyesque enfin foulé. Timing parfait. Merci Bruce, Dieu te le rendra.